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Est-il possible d'amener les touristes parisiens en banlieue ?

Écrit par Sylvain le mercredi 1 mars 2017 14:17.

Durant l'année 2016, j'ai effectué une mission de webmaster au sein du Comité départemental du Tourisme des Hauts-de-Seine (CDT 92). Derrière cet acronyme, une structure modeste et familiale se charge de promouvoir le territoire et son offre de tourisme et loisirs. D'emblée, une question se pose : comment promouvoir l'offre hétéroclite d'un département aussi proche de Paris ?

Vue sur le bassin Takis sur l'Esplanade de La Défense

 La Défense est l'un des sites touristiques les plus prisés du département des Hauts-de-Seine (92)

Un déséquilibre

Paris exerce indéniablement une forte attractivité auprès des visiteurs du monde entier. La ville conserve jalousement les trésors qui font sa renommée : le musée du Louvre, la Tour Eiffel ou encore l'Opéra Garnier. Malgré les efforts consentis par les différents organismes en charge de la promotion touristique en Ile-de-France, les visiteurs sont toujours plus nombreux à se masser aux Tuileries que dans les somptueux jardins d'Albert Kahn à Boulogne-Billancourt.

Il n'est pas question ici de jeter l'opprobre sur qui que ce soit : cette tendance quasi immuable s'explique par bien des raisons à commencer par la notoriété et la facilité d'accès des monuments parisiens. Les obstacles qui dissuadent les touristes peu avertis de franchir la barrière du périphérique sont encore nombreux.

Repenser le tourisme en banlieue

A mon sens, pour rencontrer son public, l'offre touristique des territoires de banlieue ne doit pas tenter de faire concurrence à l'offre parisienne en incitant les visiteurs occasionnels à s'éloigner des sentiers battus. Elle devrait plutôt être élaborée en fonction d'une catégorie de touristes souvent négligée par les acteurs de la promotion : les franciliens.

La stratégie menée par le CDT 93 (Seine-Saint-Denis) tient tout particulièrement compte de cet enjeu. En proposant de nombreuses visites originales et insolites qui outrepassent même les limites du département, le CDT 93 a ouvert le champ, avec succès, à une nouvelle forme de tourisme. La formule a depuis été reprise par de nombreux organismes publics et privés en Ile-de-France. Comment, en effet, passer à côté d'une cible potentielle d'environ 10 millions d'habitants répartis autour de la capitale ?

Un revirement stratégique

Pourtant, on observe depuis peu un virage stratégique de la part de trois départements d'Ile-de-France : après la fermeture en 2016 des CDT 92 (Hauts-de-Seine) et 78 (Yvelines), celui du 91 (Essonne) semble également sur la sellette. En ce qui concerne les Hauts-de-Seine (92), le Conseil départemental nourrit de grandes ambitions depuis qu'il a repris la main sur la stratégie touristique du territoire : développement du tourisme fluvial, de l'hôtellerie et du tourisme d'affaires. Mais le Département, en votant la dissolution du CDT 92, a entraîné dans sa chute le service de commercialisation de visites au grand dam des franciliens qui étaient de plus en plus nombreux à apprécier la formule. Pour quelle raison négliger ainsi ceux et celles qui devraient être le cœur de cible des promoteurs du territoire ?

Des signes encourageants

Dans le même temps, plusieurs organismes ont fait du tourisme de banlieue leur cheval de bataille. L'agence privée Cultival propose des visites à Paris et dans toute l'Ile-de-France. Son succès démontre qu'il est tout à fait possible de concilier rentabilité et promotion du territoire. Je souligne également le travail remarquable des journalistes d'Enlarge Your Paris qui proposent aux visiteurs en quête de sensations une nouvelle façon d'aborder le territoire francilien.

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Bellastock : de la friche au gisement

Écrit par Sylvain le samedi 21 janvier 2017 17:16.

Bâtir les villes de demain avec les gravats d'aujourd'hui ? Les architectes de l'association Bellastock y croient dur comme fer et expérimentent de nouvelles méthodes de recyclage à l'Ile-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).

Le luminaire urbain "Glaneuse 3.0" lors de la Nuit Blanche 2015 © Alexis Leclercq / Bellastock

Le luminaire urbain "Glaneuse 3.0" lors de la Nuit Blanche 2015 © Alexis Leclercq / Bellastock


Lorsque l'on découvre pour la première fois les constructions de Bellastock, on croit tout d'abord assister à une fantaisie d'écologistes zélés : tuyaux entremélées, palettes de récupération, bâches en PVC... Qui peut croire que ces matières vouées à la destruction trouveraient finalement leur place dans une architecture des plus contemporaines ?

L'avant-garde en matière de construction se joue peut être ici, sur le chantier-laboratoire de l'Ile-Saint-Denis où l'association a bâti son ACTlab sur les décombres des entrepôts du Printemps. Les locaux, abandonnés depuis 1993, ont embrassé les pelleteuses dix ans après leur retraite.

Le site doit accueillir, à l'horizon 2022, un nouvel écoquartier. Entre-temps, la mairie laisse carte blanche à Bellastock pour occuper et faire vivre cet espace. Une opportunité pour cette petite commune insulaire d'Ile-de-France qui disposera du mobilier urbain conçu et construit par les membres de l'association à partir des rebuts de chantier. ACTlab a d'ores et déjà usiné des bancs publics, des tables, ou même une élégante chaise haute destinée aux maîtres nageurs de la ville !

Plus pragmatiques qu'idéalistes, les jeunes architectes jouent la carte du conseil auprès des collectivités et bénéficient déjà du soutien de Plaine Commune ou du Département de la Seine-Saint-Denis. Cette initiative qui répond à des problématiques très actuelles pourrait certainement faire des émules.

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Histoires industrielles : Nantes

Écrit par Sylvain le mardi 13 décembre 2016 18:33.

Le passé industriel des villes nous éclaire souvent sur ce qu'elles sont devenues aujourd'hui. Celui de Nantes a un goût amer puisqu'il s'agissait d'une des principales plaques tournantes du commerce triangulaire. Malgré ce poids, la ville des grandes biscuiteries françaises a parfaitement su orchestrer sa reconversion post-industrielle jusqu'à devenir une des plus attractives de l’Hexagone.

Le commerce triangulaire à l'origine de l'essor de la ville

Si Nantes est dès l’antiquité un port de commerce important, les différentes guerres de succession que connaît la ville au moyen âge freinent son essor. Le port de Nantes a alors une activité essentiellement constituée par l’export des vins de Loire et le commerce du sel. Louis XIV décide de dissoudre la compagnie des Indes occidentales en 1674 et favorise le port de Nantes en lui attribuant un rôle essentiel dans le commerce du sucre. En 1685, il promulgue le Code Noir dont l’objectif est d’organiser le trafic d’esclaves en provenance de l’Afrique vers les pays producteurs de sucre. Le port de Nantes fonde alors l’essentiel de son activité sur le commerce triangulaire.

Des navires sont envoyés en Afrique avec une cargaison d’armes et d’alcool. Les populations locales sont réduites en esclavage et sont alors dirigées vers les Antilles où elles sont forcées d’effectuer un travail agricole dans les champs de cannes à sucre. Les navires repartent ensuite en Europe chargés de sucre, de tabac, de café ou de cacao. Nantes devient, au XVIIIe siècle, le premier port négrier français devant ceux de Bordeaux et de La Rochelle. Le trafic d’esclaves ne prend fin qu’en 1831 et a fait, durant ce temps, la fortune de nombreux armateurs et commerçants nantais.

« C’est à ce prix que vous mangez du sucre »
Le nègre de Surinam à Candide dans Candide, Voltaire, 1759

L’industrie du sucre

Au XIXe siècle, Nantes connaît un grand essor industriel. Elle est devenue un lieu propice à l’implantation de l’industrie agro-alimentaire mettant en oeuvre le sucre. En 1788, la ville compte onze raffineries qui emploient quatre-vingts ouvriers et raffinent 450 tonnes de sucre brut par an. Grâce à l’industrialisation des procédés, la production augmente considérablement pour atteindre 7000 tonnes en 1832. Cependant, l’abolition de l’esclavage qui coïncide avec un effondrement du cours de la matière première font que seules les raffineries les plus importantes sont encore en activité
au milieu du XIXe siècle. Aujourd’hui, il ne reste que l'usine Tereos (ex Beghin-Say) sur la rive Sud pour témoigner de ce passé. Nantes est le lieu idéal pour produire des biscuits, très appréciés au XIXe siècle. La proximité immédiate de l’industrie sucrière limite le transport des marchandises. L’usine LU est la première à s’implanter en 1885, quai Baco. Elle est suivie par la Biscuiterie Nantaise (BN) en 1897 place François II.

Le comblement de la «Venise de l'Ouest»

La géographie de la ville au début du XXe siècle n’était pas la même que celle que nous connaissons à l’heure
actuelle. On donnait à Nantes le surnom de «Venise de l’Ouest» en raison de l’omniprésence de l’eau qui
séparait la ville en deux rives entrecoupées de deux îles : l’Ile Feydeau et l’Ile Beaulieu qui a été rebaptisée «Ile
de Nantes» dans le cadre du projet d’aménagement actuel. Pour des raisons sanitaires mais aussi pour dégager
de nouvelles voies de circulation pour le train et l’automobile, le maire de Nantes Paul Bellamy décide en 1926
d’engager d’importants travaux de comblement qui visent à remblayer deux bras de la Loire. Le projet est
soutenu par les industriels et il est en grande partie financé par la chambre de commerce et d’industrie. Ils
jouent un rôle clé dans le développement industriel de la ville. Cependant, les travaux sont plus compliqués à
réaliser que ce qui était attendu et il ne s’achèvent réellement qu’en 1955.

De la reconstruction vers l'équilibre

Nantes a subi de nombreux bombardements alliés pendant la Seconde Guerre Mondiale. Ces bombardements
qui visaient l’est de la ville ont en réalité touché une grande partie du centre-ville. Environ 700 immeubles sont
détruits. Dès 1946, la ville de Nantes fait appel à trois architectes pour élaborer des projets de reconstruction :
Michel Roux-Spitz, Le Corbusier et Jules Grandjouan. Le projet élaboré par Michel Roux-Spitz est retenu. Le
projet de Le Corbusier, qui était de construire une Cité Radieuse au coeur de la ville, est rejeté. La Cité Radieuse
est néanmoins construite à Rezé, dans la banlieue sud de Nantes entre 1947 et 1953. En 1963, Nantes est
désignée, en association avec Saint-Nazaire, pour former une des huit Métropoles d'équilibre. Elle bénéficie
directement de la politique de de décentralisation.

L'héritage industriel

Nantes dispose d’un important patrimoine industriel légué par des entreprises de secteurs aussi variés que l’agro-alimentaire, le textile, la construction navale ou la chimie. Comme cela arrive fréquemment, les usines autrefois présentes au cœur de la ville ont été déplacées à la périphérie dans les années 1970 et 1980. La manufacture de tabacs, le hangar à Bananes, les chantiers Dubigeon, l'Usine LU... Tous ces piliers de l'économie Nantaise ont connus des sorts divers mais ont au moins un point commun : ils ont bénéficié d'une reconversion dans le secteur des industries créatives.

Retrouvez très prochainement dans Faubourg des Idées : un dossier sur les Machines de l'Ile et sur le Lieu Unique, les héritiers de ce passé industriel.
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Futur déménagement de Mains d’Œuvres : pourquoi est-ce une erreur stratégique

Écrit par Sylvain le samedi 29 octobre 2016 14:08.

Cet espace de création et d’accompagnement des pratiques artistiques situé à Saint-Ouen en Seine-Saint-Denis rencontre aujourd’hui d’importantes difficultés. Un point sur la situation qui menace l’établissement ouvert au public depuis 2001.

L'entrée de Mains d'Oeuvres - Photo par Ophelia Noor sous licence CC BY-NC-ND

Mains d’Œuvres est un parfait exemple de friche industrielle reconvertie en lieu culturel et artistique. Inauguré en 1960, le bâtiment abrite jusqu’en 1991 le Centre Social et Sportif des usines Ferodo-Valeo. L’équipementier automobile quitte la région parisienne et cède cet imposant lieu de 4000m² à la ville de Saint-Ouen avec, en toile de fond, le scandale sanitaire lié à l’emploi de l’amiante sur ses sites de production.

Un projet culturel né du passé des lieux

Riche de cette histoire sociale rude dont les retentissements se font encore entendre aujourd’hui, l’association Mains d’Œuvres investit les lieux et tente de rendre son projet culturel accessible à l’ensemble des audoniens avec la bénédiction de la municipalité (PCF) de Saint-Ouen.

Outre les nombreux ateliers de création artistique qu’elle propose au grand public, l’association Mains d’Œuvres est aussi réputée pour l’organisation de soirées culturelles à thèmes. L’étrange disposition labyrinthique du lieu, sa décoration hors-d’âge et sa très large capacité d’accueil permettent presque toutes les extravagances. Les artistes programmés se situent aux confins de la pop-culture et des mouvements underground.

Une ambiance de lendemain de fête

Seulement, depuis quelques temps, c’est une ambiance de lendemain de fête qui vient plomber le quotidien des salariés et des bénévoles de l’association. Placée depuis fin 2014 dans une procédure de redressement judiciaire, elle doit faire face à d’importantes difficultés financières. De plus, suite aux élections municipales de 2014 qui ont mit un terme à 68 ans de règne communiste, Mains d’Œuvres ne peut plus compter sur le soutien de la municipalité qui, jusqu’alors, lui octroyait une subvention de 91 000€ par an et fermait temporairement les yeux sur ses nombreux loyers impayés…

L’actuel Maire (UDI) de Saint-Ouen, William Delannoy, ne cache pas son souhait, à terme, de réinvestir le bâtiment de la rue Charles Garnier pour y installer le conservatoire de la ville. S’il permet pour le moment à l’association d’occuper les lieux gratuitement, Mains d’Œuvres devra déménager.

Une perte d’attractivité pour la ville

De nombreux parisiens, autrefois réticents à franchir la barrière du périphérique, choisissent désormais de s’installer à Saint-Ouen en raison des prix de l’immobilier. Mais ce n’est, bien entendu, pas le seul critère d’attractivité de la ville. Accessible en métro, Saint-Ouen se détache progressivement des clichés liés à la banlieue nord-parisienne.

Sabrer l’offre culturelle de la ville, l’une des plus avant-gardistes des environs de la capitale, a un coût qu’il est impossible de mesurer sur le court-terme. Les ménages aisés qui arrivent de Paris, habitués à une offre de divertissements pléthorique, sont particulièrement sensibles à la diversité et à la qualité des spectacles proposés par leur ville. De plus, Mains d’Œuvres réalise pour les audoniens « historiques » un véritable travail de médiation culturelle par le biais des nombreux ateliers qu’elle organise. Pourquoi ne pas y implanter, en plus des résidences artistiques, une pépinière d’entreprises qui favoriserait le développement économique du territoire sur le modèle, par exemple, du 104 à Paris ?

A l’heure à laquelle on ne compte plus les friches industrielles reconverties en lieux culturels, l’exemple de Saint-Ouen signifie peut-être la fin de l’âge d’or des territoires créatifs ?